- Reset + Prindi

«Nous ne pouvons pas oublier que la Crimée est toujours occupée», plaide la présidente estonienne, Le Monde

«Nous ne pouvons pas oublier que la Crimée est toujours occupée», plaide la présidente estonienne, Le Monde © LUDOVIC MARIN / AFP

13.11.2019

Kersti Kaljulaid, en visite en France, au Forum pour la paix, revient sur les « différences d’opinion » qu’elle a, à l’instar de nombreux dirigeants baltes et est-européens, avec Emmanuel Macron au sujet du dialogue avec la Russie.

Elue par le Parlement estonien en 2016, Kersti Kaljulaid est la première femme à occuper les fonctions de présidente de la République d’Estonie (depuis 2016). Longtemps considérée comme une technocrate, venant de Bruxelles, sans affiliation politique, elle est devenue la porte-voix de la défense des valeurs démocratiques, après l’entrée de l’extrême droite au gouvernement, en mai. Depuis lundi 11 et jusqu’au 13 novembre, elle est en visite officielle à Paris, au Forum pour la paix.

Le président Emmanuel Macron plaide pour une collaboration accrue avec la Russie, votre voisin. Y êtes-vous favorable ?

J’ai déjà eu l’occasion d’en parler avec le président Emmanuel Macron et le premier ministre Edouard Philippe, cette année. D’un point de vue stratégique, notre façon de pensée ne diffère pas. L’objectif est d’assurer une coexistence pacifique avec un voisin qui ne respecte pas le droit international ou ses propres engagements. D’un point de vue tactique, nous pouvons avoir des différences d’opinion. Ainsi, j’étais contre le retour de la Russie à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, avant qu’il y ait de vrais progrès sur le terrain. Avoir des contacts réguliers [avec Moscou] est nécessaire. Mais nous ne pouvons pas oublier que la Crimée est toujours occupée, ainsi qu’une partie de la Géorgie, et qu’un conflit est encore en cours dans l’est de l’Ukraine.

Vous êtes la première chef d’Etat balte, en près d’une décennie, à avoir rencontré le président Vladimir Poutine, en mai, ce qui vous a valu des critiques. Pourquoi avez-vous choisi de vous rendre à Moscou ?

Nous sommes membres de l’UE et de l’OTAN. Oui, la Russie est un voisin difficile. Mais nous devons parler avec elle. Nous, les Baltes, ne pouvons pas nous contenter de regarder sans rien faire, parce que nous avons subi l’occupation soviétique. Nous devons faire partie de ceux qui agissent.

La Russie représente-t-elle une menace pour l’Estonie et les pays baltes ?

Non. Nous sommes membres de l’OTAN. Nous n’avons donc aucune raison de craindre ce qui s’est passé en Géorgie ou en Ukraine. Il est vrai, cependant, que Moscou semble croire que ses voisins ne sont pas libres de décider de leur propre avenir et fait planer la menace d’une intervention s’ils se rapprochent trop de l’Ouest ou de l’UE. Par conséquent, je pense que nous devrions soutenir les aspirations des pays de l’Est à une coopération renforcée avec l’Union européenne.

Vous mentionnez l’OTAN comme garantie de votre sécurité. L’article 5 – selon lequel une attaque contre un allié entraînerait une réponse solidaire – est-il toujours valide ?

Si une situation justifie son activation, alors chaque Etat membre doit déterminer individuellement comment il veut agir. Toutefois, les membres de l’OTAN ont pris collectivement la décision de renforcer la présence de l’alliance à l’Est [pays Baltes et Pologne]. Dix-neuf pays sont impliqués dans cette initiative. Je suis convaincue que nous pouvons compter sur chacun d’entre eux pour se battre, dès cette nuit, si c’est nécessaire.

Dans une interview accordée à « The Economist », le 7 novembre, Emmanuel Macron estime que l’OTAN est « en état de mort cérébrale ». Vous n’êtes pas de cet avis ?

Sur le plan technique, les discussions se passent relativement bien. C’est le cas pour la division multinationale Nord [basée à Riga] ou la coopération dans le cadre de la présence avancée renforcée. Les alliés ont appris énormément sur la défense du flanc est de l’OTAN, qui est indispensable à la défense de l’alliance. La critique [du président français] porte sur le niveau stratégique. Je n’ai rien à ajouter sur ce point.

Dans cette même interview, Emmanuel Macron présente une image sombre de l’avenir de l’Union européenne. La partagez-vous ?

Il est évident que l’UE fait face à de nouveaux défis, dont certains que nous avons nous-même définis. Par exemple, la neutralité carbone. On ne peut pas imaginer un budget européen qui continue comme avant. Nous en sommes tous conscients. Il faut allouer plus de ressources à la recherche et au développement. Nous devons faire plus aussi dans le domaine de la cohésion. D’autres secteurs émergent, comme celui de la défense. Nous devons faire ce que l’UE fait de mieux, c’est-à-dire de la redistribution. Est-ce une crise ? Je pense que nous sommes à un stade où nous devons réfléchir à ce que nous voulons accomplir ensemble.

Selon les derniers sondages, trois Estoniens sur quatre sont favorables à l’UE. Comment l’expliquez-vous ?

C’est d’autant plus intéressant quand on se souvient que, lors des référendums de 2003, seuls les Maltais ont été plus nombreux que les Estoniens à voter contre l’adhésion. Depuis, notre euro-optimisme ne cesse de croître. La raison est simple : les Estoniens voient les bénéfices de l’adhésion, tels que Schengen, la monnaie unique, le marché commun… Ce n’est pas toujours facile d’appliquer les régulations européennes. Mais, depuis l’indépendance, nos gouvernements successifs ont toujours été favorables à une intégration renforcée. C’est toujours le cas aujourd’hui, même si un des partis, au sein de la coalition gouvernementale, est critique à l’égard de l’UE.

Vous faites référence au Parti populaire conservateur d’Estonie (EKRE), une formation d’extrême droite, qui a remporté 17,8 % des voix aux législatives en mars et est entré au gouvernement en mai, au sein d’une coalition avec le parti centriste et le parti Pro Patria. Comment expliquer ce succès ?

Regardez le reste de l’UE. Ces partis existent partout. Ils sont à 20 % des voix. Dans mon pays en particulier, ils ont une rhétorique très dure, ce qui m’inquiète. D’un autre côté, ils n’ont eu pour le moment aucun impact sur les décisions politiques. Mais, en siégeant au gouvernement, ils disposent d’une plate-forme pour changer la culture politique du pays.

Ce parti prône une idéologie illibérale, sur le modèle des pays du Visegrad. Trente ans après la chute du mur de Berlin, qu’aurait-on pu faire différemment ?

Ces débats ne sont pas réservés à l’Europe de l’Est. A l’Ouest aussi, des gens discutent de la valeur de la démocratie, de la distribution des ressources… Nous avons un problème commun, qui est le résultat des carences de la politique de redistribution. Avec une nuance supplémentaire à l’Est : en trente ans, nous avons rattrapé le niveau de salaires et de productivité de la Finlande en 1995. C’est bien, mais, comme à l’Ouest, ces progrès se sont concentrés dans les villes. Les populations, en province, ont le sentiment d’être délaissées.

Nous avons eu tendance à ne voir que le positif, en oubliant les effets secondaires, qui constituent pourtant la clé pour comprendre la tentation illibérale et la perte d’espoir dans la démocratie. Nous devons aussi dire clairement que la politique de redistribution au niveau national n’est pas du domaine de Bruxelles. Mais cela requiert qu’en tant que chef d’Etat ou de gouvernement, vous assumiez pleinement vos responsabilités.

Lors de l’élection du gouvernement au Parlement, vous portiez un pull sur lequel était écrit « le mot est libre ». La liberté d’expression est-elle menacée en Estonie ?

Dans la pratique, non. Au dernier classement mondial de la liberté de la presse, l’Estonie était onzième. Mais quand un parti, au gouvernement, accuse régulièrement les journaux d’être subjectifs, de ne pas servir toute la société, et met en cause la liberté des médias, alors je pense qu’il est important de manifester son soutien à la liberté de la presse.

Depuis le mois de mai, vous êtes intervenue régulièrement pour condamner les propos des dirigeants d’EKRE, ce qui fait de vous un symbole de la lutte contre l’extrême droite auprès de l’opposition…

Je ne suis ni pour la coalition au pouvoir ni pour l’opposition. Je ne fais que mon devoir constitutionnel, en défendant les principes démocratiques inscrits dans la Constitution. Protéger nos valeurs est extrêmement facile, quand ceux qui nous entourent les partagent. Mais la liberté n’est jamais acquise. Je pense, toutefois, qu’elle primera. Nous ne sommes indépendants que depuis trente ans. Les Estoniens se souviennent de ce que c’était de vivre sans liberté.

Anne-Françoise Hivert (Tallinn, envoyée spéciale)

Artikli veebiversiooni leiate siit: https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/13/nous-ne-pouvons-pas-oublier-que-la-crimee-est-toujours-occupee-plaide-la-presidente-estonienne_6019053_3210.html