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Le chantre du 100 % digital a foi en l’Europe, Challenges

Le chantre du 100 % digital a foi en l’Europe, Challenges
Challenges a rencontré Kersti Kaljulaid le 23 janvier à l’ambassade d’Estonie à Paris. L’échange a eu lieu dans le cadre d’un rendez-vous avec l’association de journalistes Europresse. La présidente de la République connaît bien la capitale française. Son dernier séjour remonte au 11 novembre, où elle était invitée par Emmanuel Macron pour les commémorations du centenaire de l’Armistice.
© Vabariigi Presidendi Kantselei

23.01.2019

Dirigeante d’un petit Etat qui a fait le saut dans l’économie numérique, cette parfaite francophone attend de ses partenaires européens la liberté économique et la solidarité sur le plan géostratégique.

Je suis Estonienne, pas Balte. C’est comme au Benelux : les habitants des trois pays qui le composent ne disent pas qu’ils sont bénéluxiens. » Elle sourit, sûre de son effet. Quelle surprise d’entendre ce français impeccable, mâtiné de « r » qui roulent fort. Présidente de la République depuis deux ans, Kersti Kaljulaid, 49 ans, est simple, cordiale. Elle est venue passer la journée à Paris pour cultiver sa francophilie. Avant des entretiens à l’Organisation internationale de la francophonie, elle a passé trois heures à l’ENA et y a prononcé, devant les élèves de la promotion dont elle est marraine, un discours militant sur les valeurs de l’Europe, intégralement en français. Son vocabulaire est sophistiqué. Pourtant, elle pointe : « Je suis plus à l’aise en anglais. » Et, comme pour minimiser son mérite, elle rappelle qu’elle a travaillé à la Cour des comptes européenne, à Luxembourg.

Scientifique de formation
Aujourd’hui, elle ne voit ni Emmanuel Macron, ni aucun ministre, mais elle les connaît presque tous. Pendant la présidence estonienne du Conseil de l’Union européenne, au second semestre 2017, elle les a croisés à Tallinn, haut lieu de l’économie digitale, et en a briefé certains sur ce qu’est une « administration zéro papier ». C’est là-bas qu’Edouard Philippe a fait son premier
déplacement de chef du gouvernement et que le président de la République a assisté à un sommet du numérique avec les vingt-sept leaders du continent.
Pragmatique, factuelle, la scientifique de formation, spécialiste en génétique, entre dans le vif du sujet : les forces économiques de son pays, qui exporte 80 % de sa production.
« En 1991, après l’occupation [elle élude volontairement l’adjectif « soviétique»], notre salaire moyen était de 35 euros mensuels. Aujourd’hui il est de… Devinez ? »
Elle s’interrompt, s’amuse des estimations erronées, et répond :« 1 300 euros par mois. » Celle qui a été la première femme, et la personnalité la plus jeune, élue à la tête de ce petit Etat de 1,3 million d’habitants poursuit : « Comme nous avons perdu rapidement l’avantage compétitif du coût de la maind’oeuvre par rapport à des pays comme la Roumanie ou la Bulgarie, nous en avons trouvé un autre : le développement du secteur numérique. Nous nous sommes mis au tout-digital dès l’an 2000. » A l’époque, elle avait été débauchée d’une banque privée pour devenir conseillère du Premier ministre. Confiante dans la technologie « Aujourd’hui, tout est numérique en Estonie : 99 % des démarches administratives s’effectuent depuis un ordinateur. Vous pouvez tout faire en ligne, sauf vous marier. » Elle raconte que des « journalistes du monde entier » sont venus pour comprendre le modèle, que Bercy a dépêché des hauts fonctionnaires
avant d’introduire le prélèvement à la source, que chez elle le conseil des ministres est retransmis en direct sur Internet. Pas peu fière que chaque Estonien bénéficie d’une « identité numérique sécurisée », d’une « signature électronique protégée» et de « courriels cryptés », Kersti Kaljulaid affiche une foi inébranlable dans la technologie. « Je ne comprends pas que certaines personnes trouvent le papier plus sûr », glisse-t-elle. Et lorsqu’on évoque la cyberattaque géante dont son pays a été victime en 2007, elle rétorque : « On a les moyens de lutter.
» Il se dégage une force tranquille de cette mère de quatre enfants, qui a couru le marathon de New York en novembre sous un faux nom, pour être tranquille. Elle est directe, parfois raide, comme sur les « gilets jaunes » : « En Estonie, on ne brûle pas de voitures. » Méfiante envers la Russie Elle qui prône « une économie totalement ouverte » vante les bénéfices des décisions prises depuis l’indépendance, après la chute du mur de Berlin. Ainsi, l’arrimage de la couronne estonienne au mark allemand, déconseillé par le FMI parce que trop violent, a certes entraîné une
terrible cure d’austérité, mais « a permis de gagner immédiatement la confiance des investisseurs ». En 2004, il y a eu l’adhésion à l’Union européenne et à l’Otan. Puis l’entrée dans l’euro, en 2011, en pleine crise financière. Pour elle, c’était une preuve « de notre grand attachement à l’Europe ». L’envoi de troupes terrestres dans les opérations conjointes au Mali en est une
autre. Tallinn est « proactif », souligne-t-elle, et « solidaire ».
En retour, la présidente attend de la solidarité de ses partenaires. Car le plus septentrional des pays baltes a un voisin encombrant : la Russie. La dirigeante a été rassurée que Donald Trump lui promette : « Nous ne vous laisserons jamais tomber. » Mais, même si elle répète à plusieurs reprises « je n’ai pas peur », on sent que le sujet est ultrasensible. « Auriez-vous pensé que la
Crimée puisse être occupée ? Ou qu’il y ait une attaque chimique à Salisbury, en Angleterre ? Avec Monsieur Poutine, tout est possible. Il faut rester vigilant. »